• Éva Guillorel

D’où vient la Complainte de Louisbourg ? (Éva Guillorel, en collaboration avec Acadiensis)

NOTE : Cet article est publié en collaboration avec le blogue d'Acadiensis : revue d'histoire de la région de l'Atlantique.


La Complainte de Louisbourg, recueillie de tradition orale autour de Chéticamp, est souvent considérée comme une composition acadienne locale évoquant la capitulation de Louisbourg au 18e siècle. Plusieurs enregistrements ethnographiques de cette complainte mentionnent pourtant la ville de Philippsbourg en Allemagne. Cette place forte hautement stratégique a subi trois sièges impliquant les Français entre 1676 et 1734 et de nombreuses chansons ont circulé à ce sujet. Plus généralement, les chansons de sièges de ville constituent un répertoire très en vogue en Europe à cette époque et il est fréquent de reprendre des airs déjà connus et de renouveler les paroles d’un siège antérieur pour créer rapidement une nouvelle chanson adaptée à l’actualité politico-militaire. En comparant les chansons écrites lors des guerres européennes et la Complainte de Louisbourg recueillie sur l’île du Cap-Breton, les ressemblances sont frappantes. La ville de Philippsbourg, composée par David Michelin (1700-1750), en est un bon exemple. Cet homme originaire du Piémont vaudois, qui a vraisemblablement été soldat pendant les guerres de Succession de Pologne et d’Autriche avant d’entamer une carrière de chanteur ambulant, commence sa chanson par un couplet proche des paroles qui ont été recueillies à Chéticamp au milieu du 20e siècle :


Noble ville de Philippsbourg

Je viens t’annoncer en ce jour

Au roi de France il te faut rendre

Au moins ne te fais pas prier

Car tu ne pourras plus résister[1].

Les complaintes de siège font partie d’un vaste ensemble de récits et chants qui circulent et contribuent à une culture partagée en contexte militaire. Certaines d’entre elles sont passées dans la tradition orale, ont circulé dans le monde francophone et se retrouvent en Amérique du Nord au gré de la mobilité des soldats et de la diffusion des nouvelles de la guerre, où elles sont parfois réactualisées en fonction des réalités locales. C’est sans doute ce schéma qui explique la présence en Acadie de la Complainte de Louisbourg.


Parmi les versions sonores de cette complainte collectée en Nouvelle-Écosse, la plus souvent citée a été recueillie par Helen Creighton auprès de Thomas Doucet en 1944[2]. Plusieurs autres versions sont attestées, dont l’une dans l’entourage de Daniel Boudreau et Anselme Chiasson qui la publient dans le quatrième volume des Chansons d’Acadie en 1972. La linguiste et ethnologue française Geneviève Massignon a réalisé deux autres enregistrements en 1961 qui sont restés plus confidentiels, dont l’un auprès de William (dit Willy) Aucoin, alors âgé de plus de 83 ans. Cet enregistrement a été numérisé par la Bibliothèque nationale de France :

Écoutez ici.

Fonds Geneviève Massignon, bande n°72-163, plage n°9 © Bibliothèque nationale de France, département Son, vidéo, multimédia. Document diffusé avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de France.


Dans les archives personnelles de Geneviève Massignon se trouve aussi une transcription manuscrite de la chanson de William Aucoin, qui comporte trois couplets supplémentaires par rapport à l’enregistrement :


Fonds Geneviève Massignon, bande n°72-163, plage n°9 © Bibliothèque nationale de France, département Son, vidéo, multimédia. Document diffusé avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de France.

Oh c’est-il toi, noble empereur,

Qui m’avais placé gouverneur

De Félixbourg[3] ville admirable

Qu’on croyait en sûreté,

On t’y croyait imprenable

Mais tu n’as pu résister.


Les Anglais soir et matin

Animés par leur dessein

Nuit et jour dans leurs tranchées

Faisaient écouler leurs eaux,

Vingt mille hommes par leur hardiesse

Ils l’ont ben pris t-à l’assaut.


C’est pas manque de canons

De poudre et d’amunition,

En garnison vingt-e mille hommes

On avait bien du secours

Mais je voudrais savoir comme

A ’té pris Félixbourg.


J’ai fait une composition

Moi et tout ma garnison

De sortir mon chalumière

En bourbaille en bataillant

En déployant nos ancêtres (enseignes)

Quittant bagage et argent


J’ai quitté 120 canons

20 milliers de poudre et de plomb

15 000 barils de farine

Et 32 000 boulets

Les Anglais ont bien la mine

D’y faire la guerre aux Français


Adieu donc cher Félixbourg

Je te dis adieu pour toujours

J’allai-t-il[4] dans un’ trève

D’avoir eu tant de malheur


La transcription se termine sur ce couplet incomplet. Ainsi, aucune mention de Louisbourg ne se trouve dans cette version : le chanteur parle uniquement de la ville de « Félixbourg », nom que Geneviève Massignon a mise de façon pertinente en lien avec Philippsbourg. Il en est de même dans la version recueillie auprès de Germain Chiasson, autre chanteur enregistré par la même ethnologue. Thomas Doucet évoque quant à lui successivement Louisbourg et « Félixbourg », mais la version publiée a été modifiée par les éditeurs pour ne mentionner que Louisbourg.


Pour une étude approfondie des liens entre la Complainte de Louisbourg et les compositions sur le siège de Philippsbourg, qui aborde plus largement les multiples déclinaisons de chansons sur des sièges de villes, leur rôle dans la constitution de cultures militaires partagées et l’héritage mémoriel qu’elles ont laissé dans la tradition orale francophone, voir l’article publié dans Acadiensis 51, n°1, printemps 2022 : Éva Guillorel, « La Complainte de Louisbourg : chansons de sièges et circulation des cultures militaires entre Europe et Acadie à l’époque coloniale ».


Plan du port de Louisbourg et de ses batteries vers 1751, Archives nationales d’outre-mer (Aix-en-Provence), FR ANOM 3 DFC 228B.

[1] Federico Ghisi, Vieilles chansons des vallées vaudoises du Piémont, Paris/Florence, Librairie Marcel Didier/Edizioni Sansoni, 1963, p. 30. [2] Helen Creighton, La fleur du rosier. Chansons folkloriques d’Acadie/Acadian Folk Songs, édité par Ronald Labelle, Sydney, University College of Cape Breton Press/Musée canadien des civilisations, 1988, p. 239-240 ; republiée avec l’enregistrement sonore dans Ronald Labelle (dir.), Chansons acadiennes de Pubnico et Grand-Étang tirées de la collection Helen Creighton/Acadian Songs from Pubnico and Grand-Étang From the Helen Creighton Collection, Dartmouth/Moncton, Helen Creighton Folklore Society/Chaire de recherche McCain en ethnologie acadienne, 2008, p. 46-48 et CD plage 10. La version de Thomas Doucet peut aussi être entendue dans le film de Jean-Marie Bourgeois Helen Creighton et le mystère de « La complainte de Louisbourg » : https://www.youtube.com/watch?v=7iPMhPJ1kD0. [3] En dessous de ce mot, noté avec une accolade : « Philipsbourg ». [4] En dessous de ces mots, avec une accolade : « J’aurais-t-il ».

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