• Adeline Vasquez-Parra

Thérèse Nâdeché, réfugiée autochtone de Louisiane (Adeline Vasquez-Parra)

Dernière mise à jour : 25 févr.

Toute guerre génère des populations réfugiées. La multitude de visages révélée par ces populations n’est cependant pas toujours reconnue. En effet, ces dernières sont souvent présentées par le prisme des imaginaires nationaux et non par celui d’une condition historique spécifique. Il convient aujourd’hui de se réapproprier ces imaginaires tout en les nuançant par des voix dissonantes retrouvées dans les archives. La condition historique de la « réfugiée » peut alors potentiellement questionner les représentations de l’Autre mais aussi celles du Soi.

Dans le premier espace colonial français (1534-1803), peu de peuples étrangers ont reçu autant d’observations anthropologiques puis généré autant de représentations culturelles que la nation Natchez. Des voyageurs tels Antoine Caillot, Jean-François Dumont de Montigny (auteur en 1747 d’un mémoire sur les Natchez aujourd’hui préservé par la Newberry Library), Antoine de Batz et surtout, Antoine Simon Le Page du Pratz, auteur en 1758 d’Histoire de la Louisiane, ont été des chroniqueurs des guerres natchez mais aussi des témoins privilégiés de leur vie culturelle par la description minutieuse et souvent illustrée de leurs rites, cérémonies religieuses et structures sociales.

« Temple et cabane de chefs natchez » Alexandre de Batz  (Samuel Wilson, « Louisiana Drawings by Alexander de Batz », Journal of the Society of Architectural Historians, 22.2, 1963)
« Temple et cabane de chefs natchez » Alexandre de Batz (Samuel Wilson, « Louisiana Drawings by Alexander de Batz », Journal of the Society of Architectural Historians, 22.2, 1963)

Ce groupe décrit dans son culte « réglé », ses temples sacrés, ses sacrifices, son souverain (le Grand Soleil) et son organisation en « castes » dont la noblesse (les Soleils, les Nobles et les Considérés), et les roturiers appelés Puants, fascine les voyageurs français dès le XVIIe siècle[1].

Au XIXe siècle, des peintres tels Eugène Delacroix et des auteurs romantiques tels François-René Chateaubriand continuent à entretenir le souvenir de ce groupe tout en lui prêtant des attributs chrétiens : « J’étais encore très jeune », écrit Chateaubriand dans sa préface d’Atala, « lorsque je conçus l’idée de faire l’épopée de l’homme de la nature, ou de peindre les mœurs des Sauvages, en les liant à quelque événement connu […] je ne vis pas de sujet plus intéressant, surtout pour des Français, que le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane en 1727[2] ».

En effet, force est de constater que ce groupe est continuellement maltraité dans l’empire français mais rares sont les ouvrages d’histoire présentant les Natchez comme des sujets historiquement situés. Autrement dit, rares sont les ouvrages dépassant les représentations générées deux siècles plus tôt. Pourtant, une femme réfugiée natchez en France montre, par un mémoire préservé aux archives nationales d’outre-mer, que les Natchez ont également été pris à la fois dans le monde atlantique des mobilités de travail forcé au XVIIIe siècle et dans celui des réfugiés de guerre accueillis en Europe à la même époque.

Eugène Delacroix, Les Natchez, 1835 (Metropolitan Museum of Art, New York)
Eugène Delacroix, Les Natchez, 1835 (Metropolitan Museum of Art, New York)

Thérèse Nâdeché, décrite comme « sauvagesse » de Louisiane entreprend pourtant un mémoire à destination de l’administration française le 8 avril 1782, dans la ville de La Rochelle, afin de décrire cette condition de réfugiée : « Dieu qui conduit toute chose m’inspire de vous supplier d’avoir pitié de Thérèse Nâdeché, pauvre fille orpheline dont le père a été tué durant la dernière guerre par les Sauvages Charaqui[3] ».

En invoquant la « pitié » des autorités, Nâdeché use de deux ressources souvent empruntées par des femmes en situation précaire dans le monde atlantique français : la bienfaisance de l’administration et une culture commune de l’allégeance. En effet, Nâdeché justifie sa demande de bienfaisance par sa fidélité au Roi et à la religion catholique. Aussi introduit-elle son mémoire par ces mots : « je suis de nation Nâdechée qui a toujours été fidèle à notre bon Roy dont les sentiments généreux me font espérer par vous monseigneur qu’il n’abandonnera pas une nouvelle convertie, qui a eu le bonheur d’être baptisée et d’avoir fait sa première communion[4] ».

« Demande de Thérèse Nâdeché, sauvagesse de l’Amérique septentrionale, réfugiée en France en 1782 », ANOM, coll E.
« Demande de Thérèse Nâdeché, sauvagesse de l’Amérique septentrionale, réfugiée en France en 1782 », ANOM, coll E.

On retrouve ces personnes autochtones réfugiées en situation de servitude dans tout l’espace colonial français. Ainsi, en 1726, une flûte appartenant à la Compagnie des Indes Orientales, La Baleine, embarque un esclave anonyme au Cap français sur l’île de Saint-Domingue. Celui-ci est répertorié comme « sauvage de Louisiane de Mr Baubois[5] ». Nous savons aujourd’hui par l’ordonnance de Périer-Salmon datant du 24 décembre 1732 que les conditions autochtone et esclavisée s’entrecroisaient par le droit puisqu’il était requis des propriétaires de la Louisiane « de faire la déclaration de leurs maisons, serviteurs, sauvages, nègres, bestiaux et armes[6] ». L’intersection entre populations autochtones et esclavisées s’ancrait alors dans une même volonté de rassemblement des êtres en état de servitude par la notion de « propriété ».

Cependant, la condition de Thérèse Nâdeché, relève aussi d’une condition sociale similaire à d’autres femmes réfugiées telles que les veuves et orphelines acadiennes en France à partir de 1761. Elles aussi entreprennent mémoires et lettres pour dénoncer leur précarité et leurs conditions de vie notamment au moment où le Roi décide de leur retrancher la « subsistance » dans la dernière moitié du XVIIIe siècle. Toutes ces femmes avaient ainsi entrepris des demandes de bienfaisance en usant d’une même langue et d’une même culture de l’allégeance au Roi. Au-delà de leurs témoignages montrant la situation précaire des femmes réfugiées dans l’espace colonial français, ces femmes ont peut-être aussi constitué une gamme de ressources communes pour répondre à des problèmes similaires liés au déplacement forcé et à la précarité sociale. Cette gamme de ressources s’est peut-être transplantée des Amériques en Europe ou s’est renégociée dans la migration atlantique. Nous ignorons toutefois jusqu’à quel point la langue et la culture de l’allégeance peuvent être considérés pour ces femmes comme des outils et non comme de véritables repères culturels et identitaires.

D’autre part, certains processus historiques ciblant spécifiquement les femmes réfugiées de l’Atlantique français demeurent inexploités car inconnus. Par exemple, l’esprit de liberté soufflant sur les classes populaires dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, état d’esprit relevé par plusieurs historiens dont Pierre Serna dans Que demande le peuple ?[7], amène davantage de femmes à conquérir la parole ou à demander de nouvelles possibilités de circuler. Les femmes réfugiées ont-elles cherché à imiter celles issues des milieux populaires français ? Peut-on alors envisager le croisement des parcours, des destins, des trajectoires qui ont été rassemblées dans les archives mais qui demeurent jusqu’à aujourd’hui séparées par l’histoire ? Ces rencontres forcées provoqueront-elles de nouveaux espaces de recherches historiques tels que les « sous-communs », possibles marges où des ressources matérielles et immatérielles sont partagées par des populations déplacées et subalternisées par les pouvoirs impériaux ?

RÉFÉRENCES [1] Arnaud Balvay, La Révolte des Natchez, éditions du Félin, Paris, 2008. [2] Balvay, 2008, 16 [3] ANOM, collection E [4] ANOM, collection E [5] Mémoire des Hommes, ministère de la Défense, rôles d’équipages au départ de Lorient [6] Archives nationales d’outre mer, collection A 23 [7] Pierre Serna, Que demande le peuple ? Les cahiers de doléances de 1789, manuscrits inédits, éditions Textuel, 2019

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