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  • Photo du rédacteurCarmen d'Entremont

Immigrants acadiens d’Argyle en Nouvelle-Angleterre et leur attachement au pays d’origine

Entre le milieu du 19e siècle et la Seconde Guerre mondiale, 900 000 Canadiens français[1] et plusieurs milliers d’Acadiens des Maritimes émigrent aux États-Unis[2]. Lié à l’industrialisation, ce mouvement migratoire marquera l’histoire de l’Amérique française. Dans la région acadienne d’Argyle, au sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, ce sont des pêcheurs en quête de nouvelles opportunités qui amorcent l’émigration, contrairement au Québec où, aux débuts, la population migrante est majoritairement constituée d’agriculteurs endettés[3]. C’est à partir de 1871, un peu plus tard qu’au Québec, que l’immigration acadienne prend de l’ampleur[4]. Si on a beaucoup étudié l’émigration des Canadiens français aux États-Unis[5], l’expérience acadienne a attiré moins d’attention des chercheurs.


Au cours des années 1980 et 1990, Claire Quintal, directrice-fondatrice de l’Institut français du Collège de l’Assomption au Massachusetts, organisait une dizaine de colloques afin de promouvoir une meilleure connaissance de la francophonie nord-américaine. Les actes rassemblent une quantité impressionnante de connaissances. Les articles portant sur l’émigrant acadien examinent notamment les causes du mouvement et ses effets sur la démographie, les interventions de l’élite, le patrimoine folklorique et la survivance du peuple émigré[6]. Parmi les études effectuées à cette époque, celle de Laura Sadowsky sur les Acadiens de Chéticamp à Waltham est la plus approfondie[7]. Sadowsky démontre que l’implication d’institutions francophones comme la paroisse et la French cluba favorisé la préservation du folklore aux États-Unis. Selon elle, c’est en faisant appel à la chanson et à la danse que les immigrants ont réussi à maintenir leur identité ethnique. Plus récemment, quelques universitaires ont analysé la participation des femmes à ce mouvement migratoire[8]. Plusieurs aspects de l’exode restent inexplorés.


Le texte que je rédige pour le collectif Repenser l’Acadie dans le monde vise à cerner ce qui reste de l’acadianité chez une douzaine de descendants d’immigrants acadiens d’Argyle ayant vécu en Nouvelle-Angleterre pendant un minimum de 20 ans, et à saisir les moyens employés pour entretenir un sentiment d’appartenance. L’étude s’appuie sur un corpus d’entretiens constitué dans le cadre du projet « Trois siècles de migrations francophones en Amérique du Nord », dirigé par l’historien Yves Frenette[9]. Ici, je jetterai un coup d’œil sur les liens affectifs maintenus avec le lieu d’origine, notamment l’attachement à la Nouvelle-Écosse, un thème souvent évoqué lors des entretiens.


Yves Frenette souligne que les contacts entre les immigrants Canadiens français de première génération et le lieu d’origine ont été fréquents et intenses[10]. Ce fut le cas des Acadiens aussi. Les témoignages recueillis révèlent d’abord l’importance de rester au courant des nouvelles du pays : « I always kept in touch. Always ![11] ». La correspondance et le journal néo-écossais Le Petit Courrier jouent un rôle important dans un premier temps. Dans les années 2020, des réseaux sociaux comme Facebook facilitent la persistance des liens. Quelques immigrants évoquent néanmoins la difficulté d’entretenir des contacts lorsque les lignées familiales sont rompues.

Carte postale du traversier S. S. Evangeline, Yarmouth, N.-É.

Les retours au Canada, facilités par la proximité des lieux d’origine et d’accueil, ainsi que l’accès à des services de traversiers sont également constants. Pour les immigrants de première génération, les vacances d’été en Nouvelle-Écosse sont sacrées : « We never missed a summer[12]. » En plus de fuir l’ambiance de la ville, ces séjours auraient permis de rattraper le temps perdu avec ses proches, déguster des délices locaux et renouer avec son « chez-soi » : « Wedgeport was home for Mom […]. Part of her was always in Wedgeport [13]. » Si l’été était le moment privilégié, certains ont saisi chaque opportunité, que ce soit temporairement ou définitivement, pour rentrer au pays : se marier en présence de la famille, assister à des funérailles, s’occuper d’un parent malade, entre autres. Pour quelques-uns, comme le père d’Ivan Boudreau, le retour avait toujours fait partie des perspectives : « Dad always wanted to come back […]. That was his dream, [to return] after he retired[14]. »

Ivan Boudreau (droite) et son père, Lawrence à Dominique Boudreau, visitent les Îles Tusket, où ont pêché des membres de la famille, fin des années 2000.

Les descendants des deuxième et troisième générations soulignent aussi l’importance des visites au lieu d’origine. En plus de nouer des liens familiaux et de goûter à des mets typiques, ces Américains d’origine acadienne agrémentent leurs vacances d’explorations de la région et d’évènements, comme les festivals locaux. Leurs témoignages révèlent qu’un attachement à la Nouvelle-Écosse s’est transmis d’une génération à l’autre. Lors des entretiens, les répondants partagent leurs souvenirs des bons moments passés au pays. Ils évoquent les amitiés forgées, l’esprit de communauté, les facettes de vie de la ferme familiale d’autrefois et l’amour pour la Nouvelle-Écosse. Considérez, par exemple, ce témoignage émouvant et nostalgique :

I loved being in Nova Scotia […] I had an uncle who did the hay […] with an ox cart, and being able to have a ride on that was like, Oh !, it didn’t get better, you know. And then I loved to go blueberry picking, because then they would make blueberry pies and blueberry fungi. It was just a great place to be[15].
Louise Gilson posée avec des membres de sa famille après une sortie aux bleuets, Wedgeport, vers 1950.

Des treize individus qui sont nés aux États-Unis ou qui ont émigré là-bas, quatre ont fini par adopter ou réadopter le lieu d’origine. Les autres n’envisagent pas de s’établir en Nouvelle-Écosse ; un profond sentiment d’appartenance à la province se dégage néanmoins de leur discours. Se remémorant ses multiples visites à Pubnico, le village natal de sa mère, une participante s’exprime ainsi :

[I remember] feeling like home when I got there. I mean, if I go to the Co-op or go to mass, or go any place, I’ll run into someone I know. I went to mass here [in Chatham] last weekend and I knew two people in the whole church, and I grew up in this town! So [it feels] very much, still, like going home to me[16].

Cherchant à transmettre ce sens d’appartenance, les descendants des immigrants d’Argyle continuent d’amener leurs enfants en Nouvelle-Écosse afin qu’ils puissent établir des relations significatives. Si les liens demeurent étroits au sein de certaines familles, les contacts transnationaux et la fréquence des visites au pays diminuent avec le passage des générations, surtout après le décès des personnes contact, comme en témoigne Barbara Boudreau : « There’s nobody left there. All my friends are gone[17]. »


On a longtemps perçu l’immigrant comme un individu en transit, à la recherche d’opportunités dans un pays d’accueil, avant que sa destinée ne le reconduise vers son pays d’origine[18]. D’après les témoignages, revenir au pays pour se bâtir une meilleure vie après s’être enrichi aux États-Unis représentait le plan initial de plusieurs immigrants acadiens. Si cette trajectoire se concrétise pour certains, le désir de revenir au Canada diminue aussi avec le temps. Quelques immigrants s’engagent plus concrètement en achetant des maisons dans la région, mais la plupart semblent se contenter de visiter périodiquement et, dans certains cas, de se faire enterrer au pays, comme l’affirme ce témoignage :


I’ve told my two daughters […] when I go, the rest of me ends up along the Tusket River because that’s really where home is for me. […]. I’ve been a lot of places, I’ve travelled a lot as a musician, but that still feels like home, even though I left there at a young age […]. That’s where the roots are. That’s where I want to end up[19].

La Rivière Tusket, Nouvelle-Écosse, années 2000. (Crédit photo : Brian Doucette)

Mes observations rejoignent celles de Mustafa Cakmac sur la communauté turque installée au nord de Londres. Cakmac soutient que les récits de retour ont été remplacés par un discours entourant les visites régulières et le désir de se faire enterrer au pays d’origine. D’après lui, « visiting relatives has more meaning than simply keeping social networks; it strengthens a sense of belonging to the nationhood[20]. » Mon étude révèle que les liens maintenus avec le lieu d’origine et l’affirmation de l’acadianité répondent, chez les immigrants d’origine acadienne en Nouvelle-Angleterre, à un besoin d’éprouver un sentiment d’appartenance.


Je suis aussi les conclusions de Laura Sadowsky. Toujours en 2020, un demi-siècle plus tard, les liens maintenus avec le pays natal contribuent à renouveler l’identité acadienne aux États-Unis. Reposant sur l’usage de nouvelles sources orales, mon étude jette un éclairage original sur les migrations acadiennes des 19e et 20e siècles et apporte des nuances sur les relations transfrontalières qui les accompagnent. Si, dans les années 1980, la chanson et la danse agissent comme le principal facteur de cohésion en Nouvelle-Angleterre, ces activités ne jouent plus un rôle central depuis la disparition des French clubs. Dans la mesure où des éléments du patrimoine culturel persistent en 2020, c’est avant tout pour répondre au besoin qu’éprouvent les immigrants d’appartenir au groupe qui structure leur identité ethnique. Dans mon texte en rédaction pour le collectif, j’explore, par exemple, l’attachement à la langue et aux mets culinaires des ancêtres.


Qu’est-ce qui arrive lorsqu’on s’éloigne encore plus de la génération qui a émigré aux États-Unis ? Vu qu’une seule informatrice appartient à la troisième génération, il est difficile de tirer des conclusions sur ce qui est exceptionnel ou non. Il serait pertinent d’explorer cette piste dans une étude future en menant des enquêtes auprès d’autres membres de ce groupe.


RÉFÉRENCES [1] Yves Roby et Yves Frenette, « L’émigration Canadienne-française vers la Nouvelle-Angleterre, 1840-1930 », dans Yves Frenette, Étienne Rivard et Marc St-Hilaire (dirs), La francophonie nord-américaine, Québec, Les Presses de l'Université Laval, collection « Atlas historique du Québec », 2013, p. 123. [2] Entre 20 000 et 30 000 Acadiens : Stéphane Plourde et Yves Frenette, « Essor démographique et migrations dans l’Acadie des Maritimes, 1871-1921 », dans Frenette, Rivard et St-Hilaire (dirs), La francophonie nord-américaine, p. 113. [3] Roby et Frenette, « L'émigration canadienne-française », p. 127. [4] Clarence d’Entremont, « La survivance acadienne en Nouvelle-Angleterre », dans Claire Quintal (dir.), L’émigrant acadien vers les États-Unis, 1842-1950, Québec, Conseil de la vie française en Amérique, 1984, p. 10. [5] Yves Frenette, « L’historiographie des Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, 1872-2015 », Bulletin d’histoire politique, vol. 24, no 2, 2016, p. 75-103. [6] Quintal, L’émigrant acadien vers les États-Unis, 1984 ; Claire Quintal (dir.) Le patrimoine folklorique des franco-américains, Québec, Conseil de la vie française, 1986 ; et Neil Boucher, « L’émigration et les Acadiens : le cas des Acadiens du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse », Revue de l’Université Sainte-Anne, Pointe-de-l’Église, Université Sainte-Anne, 1995, p. 7-23. [7] Laura Sadowsky, « The Chéticamp Waltham connection : a study of Acadian ethnic identity », mémoire de maîtrise, Université Laval, 1987. [8] Julie Williston, « L’émigration des femmes acadiennes célibataires vers la Nouvelle-Angleterre, 1906-1924 », mémoire de maîtrise, Université de Moncton, 2012 ; et Lauraly Deschambault, Noémie Haché-Chiasson et Gregory Kennedy, « Vers une reconstitution de la mobilité des Acadiennes à l’époque de l’industrialisation : l’émigration familiale et l’exode rural vus à travers l’analyse longitudinale », Port Acadie, nos 36-37, 2022 (à paraître). [9] Cette enquête de terrain a été réalisée en 2021 par l’équipe de l’Observatoire Nord/Sud, partenaire du projet et foyer principal des activités de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT, titulaire est Clint Bruce). [10] Yves Frenette, « La Louisiane et la Nouvelle-Angleterre francophones, 1865-1914 : une comparaison », Francophonies d’Amérique, vol. 8, 1998, p. 149. [11] Collection Trois siècles de migrations francophones (Coll. TSMF), Observatoire Nord/Sud, Université Sainte-Anne. [12] Coll. TSMF. [13] Ibid. [14] Ibid. [15] Ibid. [16] Ibid. [17] Ibid. [18] Sabrina Aouici et Rémi Gallou, « Ancrage et mobilité de familles d'origine africaine : regards croisés de deux générations », Enfance, famille et génération, vol. 19, Automne 2013, p. 168-194. [19] Coll. TSMF. [20] Mustafa Cakmak, « "Take Me Back to My Homeland Dead or Alive!" : The Myth of Return Among London’s Turkish-Speaking Community », Frontiers in Sociology, 2021, p. 6.

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